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Fragments écrits - Journal

Une ville pour y colorier

Cette ville est une idée que je me fais. Il n’est pas question de beau ou de moins beau, le sujet principal ici est la respiration : l’espace laissé au ciel par le plan aussi furtif que radical, celui des raides perspectives se confondant avec le lointain, le lieu de l’intime aussi.

Il est 21h43 lorsque je reçois l’appel d’Alexandre. Le regard tourné vers la statue équestre je ne perçois pas encore que je vais avoir besoin des trois hectares vides qui s’ouvrent à moi. Le coup de fil est une déferlante. Un numéro inconnu, je réponds et deux heures durant Alexandre me parle sans que je puisse vraiment en placer une. Nous nous sommes rencontrés en 2016 sur une aire d’autoroute, je l’ai déposé à l’aire suivante, nous avons discuté, je lui ai donné cinq euros et mon numéro, nous ne nous sommes pas revus. L’histoire aurait pu s’arrêter ainsi mais Alexandre m’appelle. Il a choisi de vivre sur le domaine autoroutier et cela me plaît. En boucle il me parle, se répète et recommence : son forfait Mobicarte qui lui permet de passer des coups de fil après 21h, la trilogie qu’il a écrite sur des carnets ou au dos de brochures touristiques, les gens de l’autoroute, son souvenir exact de ce que je faisais en 2016, ses cinquante ans à venir, re-son forfait Mobicarte… Il se parle à lui-même et je ne comprends pas le sens de tout ce qu’il raconte. Je l’écoute mais je ne sais pas quoi faire de cela. En une fraction de secondes il a pris toute la place dans mon esprit, je me réjouis et dans le même temps je cherche une prise sur ce monologue qui pourrait ne pas cesser. J’écoute, j’entends, j’attends et je finis par renoncer. Sa maison c’est dehors, j’y suis alors je décide de tout confier au vaste espace. Il en vient à raccrocher et je sais qu’il rappellera quelques jours ou années plus tard.

Dans cette ville sans ornements l’esprit crée ses propres modénatures. Ce soir-là je décide que la vue de la statue équestre depuis un banc de la place sera associée à ce souvenir. Et de souvenirs il est question lorsque je revois la première image que je me suis faite du lieu : la longue percée sud-nord avec un canasson de bronze à l’extrémité. En passant près de la mairie je me souviens d’avoir été quitté par SMS ici-même au beau milieu du mois d’août, marchant direction Saumur je rentrais de ma première nuit sans sommeil, descendant la rue depuis l’église j’ai pleuré après qu’un amour de quelques semaines a décidé de prendre congé, rue de Verdun c’est un extraordinaire lever de Lune que je rattache au garçon de la rue précédente, sur la place derrière la gare j’ai lu Vol de nuit de Saint-Exupéry, ici et partout ailleurs j’ai regardé le ciel à n’importe quelle heure du jour et du soir… Je remplis les cases du damier sans avoir l’impression d’arriver au bout de mon coloriage. Je repasse au-dessus, j’ajoute des gommettes et en pointillés je passe à la page suivante. En toute ville mes yeux ne connaissent le repos ; nous nous épions et je finis par la toucher comme on apprivoise un vieux chat méfiant. Souvent je crains la suite et la feuille où tout est à colorier, pourtant elle m’appelle et avec force je sais ce dont j’ai besoin : un lieu ou respirer pour tout y déposer.

Mais moi je ne veux pas que tu t’arrondisses.

Je veux contre toi toujours me heurter.

Laisse, laisse-moi tous les précipices

que sous mes pas l’amour va susciter.

Je n’ veux pas de pont, je veux des rivières,

je veux des torrents où tourbillonner.

Je veux cette vie, je la veux entière,

même si mon cœur y doit suffoquer.

Anne Sylvestre

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