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Fragments écrits

Et à la fin je flotte

C‘est bête à dire mais j’ai nagé dans la mer, c’est peu de l’écrire mais il y a quinze jours cela n’aurait pas été possible. J’ai nagé dans la mer et j’ai même aimé ça. Vingt-ans peut-être que je n’y avais été. Je veux dire plus loin que l’eau à hauteur du ventre. J’ai beau connaître la plage, ses reliefs en chaque saison, elle est une abstraction dangereuse lorsque j’enlève mes lunettes. Pire encore quand j’ôte quelques vêtements, mais je crois que ce n’est pas vraiment la plage dans ce cas, peut-être davantage le regard des autres.

La veille au bar nous nous sommes dit que nous aimerions bien aller ensemble sur la côte. Nous comptons les années, il en a dix tout pile entre la dernière fois et celle-ci. Nous nous souvenons de nos vies de ce moment ; de la mienne parmi elles, le corps diaphane et l’esprit ne sachant ou aller. Nous mesurons pudiquement que je reviens de loin, que cette amie aussi a connu alors des moments sur la brèche.

Plus tard, Ilan me fait part de la dernière émission L’Heure bleue de Laure Adler. Les yeux humides j’écoute Shaï, neuf ans trois quarts, en me disant qu’il a la diction de Marguerite Duras, ce que lui fait remarquer la journaliste. Un son, de Marguerite Duras, nous plonge dans l’enfance passée en Indochine et des jeux dangereux dans une forêt qui n’inquiète pas une jeune fille intrépide. Ailleurs, la romancière dira : « Quand j’ai peur de la forêt, j’ai peur de moi-même, bien sûr, voyez-vous, j’ai peur de moi depuis la puberté. »

Tout cela fait écho. Je pense à l’enfant de neuf ans trois quarts qui semble tiraillé entre la peur et un enthousiasme extraordinaire, à celui, aussi, de trente ans trois quarts qui a l’impression d’évoluer dans un bois pas si reposant. Pour l’un comme pour l’autre la forêt se fait refuge ; pour moi je sais que je crains aussi les ombres, à commencer par la mienne. J’écris pour défendre des œuvres d’art sans savoir si cela sera lu, je fais des choses, je m’expose et je lutte pour ne pas me rétracter, je me surprends à avoir peur d’entrer seul dans un lieu alors que je suis sûr d’y connaître des gens.

Alors je m’étonne, je lâche prise, je m’émeus… et à la fin je flotte.

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