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Fragments écrits - Journal

Et de fragilités il est question

Les yeux fermés je conduis. Je ne réfléchis pas franchement et je conduis. Il me dit : « Tu connais vraiment les routes par cœur ». Sans le contredire j’esquisse un sourire. Chaque virage, le moindre pin parasol interrompant le fuseau routier, même les ronds-points qui ont poussé me semblent familiers. Ce chemin est celui des départs à la pêche au petit matin, en prenant la direction ouest, et des journées dans la petite parcelle forestière, plus vers le sud.

Au fil du temps le paysage a changé, a été adapté, dégradé aussi. Ce faisant il demeure et se fait résistible à la fragilité. Ici les accents aigus des panneaux portant le nom de Georges Clemenceau ont été grattés, plus loin les premiers sillons s’étirent sur les frêles terrains de sable argileux, là on a réparé les ailes de la mouette en résine qui domine les toboggans du camping encore vide ; curieuse façon de prolonger la destinée d’une figure qui existe deux mois dans l’année par le regard des enfants.

De fragilité aussi il est question dans la forêt. En avançant sur le sentier je parle de la forme et de la solidarité des arbres selon les vents dominants ou l’érosion. Plus encore je regarde les cimes où chaque chêne vert se fait respectueux de son voisin. Tortueux, les troncs disent autant de la liberté que de la rudesse. Élimés par les assauts des vagues, les accès à l’estran ont disparu pour la plupart. Là, le paysage se fait moins résistant que les souvenirs.

« Décrire c’est déjà dire » disait-on une fois dernière. Et dans les brumes de mon esprit je vois bien que le paysage se fait substitut à mes fragilités autant qu’à mes certitudes.

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