Texte accompagnant l’exposition Anthropiques de Yann Lacroix, du 7 novembre au 19 décembre 2026 à la galerie Anne-Sarah Bénichou (Paris 03). annesarahbenichou.com
Celle ou celui qui regarde doit se dépouiller avant de franchir le seuil. Celle ou celui qui regarde se place dans une maison vide ; en apparence. Les sons, les parfums, la chaleur, seul l’esprit les connaît ou les imagine.
On évolue dans les toiles de Yann Lacroix comme dans L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares. Le lieu nous semble désert, hostile peut-être également, mais il est un refuge autant qu’un espace de possibilités. La vie s’y montre furtive, et pourtant, elle est bel et bien présente, tout à fait tangible pour être aperçue, mais insuffisamment pour être pleinement saisissable. À mesure que les personnages apparaissent, le héros bâtit sa propre histoire, compose une carte mentale faite d’évocations puisées des limbes et du réel que lui offre l’attention. L’île, qu’on croyait inhabitée, devient alors le terreau d’un rêve perpétuel tapissé d’émotions, de sentiments, voire de désirs.
Cette analogie nous procure le sens de l’invitation donnée par Yann Lacroix. En premier, il y a le lieu, sauvage, abandonné peut-être et tout à fait luxuriant. Puis, arrivent les reflets, les strates, les indices que l’on décèle. Enfin, les souvenirs dispersés comparables à des scories qui, réunies, construisent une narration intime. Les trois faces d’une même peinture sont en conséquence livrées à qui observe depuis un quatrième mur qui, comme au théâtre, est une frontière invisible où le risque est permanent. Le risque pris par Yann Lacroix, c’est celui d’une mise à nu. Chaque toile est ainsi un palimpseste où une couche en recouvre une autre sans jamais l’effacer. Les coups de crayon et empreintes révélées jouent le rôle de traces archéologiques, mais ce sont aussi des pensées si présentes qu’elles finissent par imprégner la surface picturale. Le glacis agit pareil à un voile existentiel, divulguant la profondeur de l’œuvre et de ce que chacun y dépose.
Parlant de l’expérience de regarder la peinture, Maurice Merleau-Ponty évoque un miroir, « l’instrument d’une universelle magie qui change les choses en spectacles, et les spectacles en choses » (L’Œil et l’Esprit, 1960). C’est ce que convoque Yann Lacroix dans une poétique où la décomposition d’un paysage opère telle une suite de murmures qui se répondent et s’opposent aussi. Le nœud créatif est pétri de voyages, d’horizons botaniques, de palais disparus, d’empires déchus. Les réminiscences d’architecture et les décors fragmentés y sont les marques du passé dans ce qu’il possède de matérialité et d’effacement, de prestige mêlé de violence. Derrière les brumes et les bruissements, la peinture dispose de sa propre mémoire et se fait le reflet du monde, dès lors que l’on consent à le lorgner à travers cette focale.
Yann Lacroix offre une œuvre en ligne de crête, un cheminement où le réel n’est peut-être pas ce que l’on perçoit de prime abord, où ce qui semble acquis au regard finit par se transformer. Nous voilà donc, contemplant un jardin, ou peut-être plutôt sa réflexion dans une baie vitrée. C’est une expérience du dedans et du dehors à laquelle nous sommes conviés, de ce comment le corps, absent de la toile, se projette dans l’un ou l’autre espace. Une dualité est posée entre l’intérieur feutré et le couvert végétal. La construction peut dénoter dans le paysage, comme une substance invasive posée sans crier gare. Le jardin lui-même n’est-il pas matière à oubli par-dessus les terres conquises, nul ne le contredit vraiment. La vérité n’est jamais manifeste.
Rien n’est gratuit dans la peinture de Yann Lacroix. Le moindre geste traduit une charge, une réminiscence en filigrane. Un contraste s’établit entre une palette aux teintes parfois délavées et ce que l’esprit assemble de rêves, de fantasmes et de stigmates. On regarde l’œuvre sans pour autant la posséder, le décor ne nous appartient pas tout à fait. Nous partageons notre vision avec l’artiste, mais aussi avec celles et ceux que l’on ne voit pas et qui, pourtant, peuplent l’espace de la toile de manière assourdissante. Aucun terrain n’est gagné, aucune certitude n’est atteinte. L’imagination est placée dans un entre-deux où le repos n’est jamais garanti, où le présent et le passé se chevauchent et se confondent jusqu’à étreindre nos influx les plus profonds. Les séjours desquels le peintre construit son récit sont une ouverture vers un voyage où le territoire est habité de toutes les façons permises par l’intelligence.
Les ombres, les formes vaporeuses, les détails sur les petits formats… sont les signes laissés par le temps, les esprits des lieux et nos propres fantômes. Ce sont les cris d’amour et de solitude que Marguerite Duras visualisait dans les mains négatives tracées sur les parois des grottes magdaléniennes, la marque des absences que rien ne recouvre définitivement. Chaque subtilité est un appel traversant la durée, un fracas attestant d’un monde plus immense encore que ce que perçoivent les yeux. L’artiste se fait le mémorialiste de l’invisible. Dessinées et peintes, les couches transparentes sont ce qui subsiste du ressac de l’histoire et des ans.
William Chevillon, le 21 octobre 2026
Image : Yann Lacroix, Afternoon, 2026, huile sur toile, 145 x 180 cm ©Romain Darnaud courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou
Site de l’artiste : www.yannlacroix.com

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