Les « ronds blancs », une rupture dans l’espace

Ce texte a été proposé pour le journal de l’exposition de cOllectifpubliK au lieu d’art Bouillons Kub d’Orval-sur-Sienne (Manche). Rendez-vous est fixé en septembre 2026.

Si les villes et villages sont par nature un assemblage d’édifications, routes et autres espaces verts, l’œuvre d’art s’y fait parfois furtive, monumentale ou vulnérable. À travers cette notion d’œuvre d’art, nous considérons ici ce qui relève d’une intention artistique, que son aboutissement soit durable ou plus fragmentaire.

Faisant suite à l’ambition du brillant ministre du Front populaire Jean Zay, l’État décide, en 1951, que 1 % du montant hors taxes dédié à la construction de bâtiments publics soit consacré à la création ou l’acquisition d’œuvres d’art. L’objectif est double : soutenir les artistes dans un monde en crise et développer un environnement culturel au plus près du quotidien. Ainsi, un corpus de 12 à 13 000 sculptures, tapisseries, peintures murales et autres mosaïques essaime les cours d’écoles, administrations et institutions. Dans la Manche, on pourra relever l’intervention monumentale de Pierre Székely au lycée Julliot-de-La-Morandière de Granville ou la composition délicate de Florence Girardeau à Coutances au sein du lycée Lebrun. S’il s’exprime à travers le 1 %, l’art public répond également à des commandes directes des collectivités à l’exemple de la sculpture de Patrick Thomé sur la façade du Musée d’art moderne Richard-Anacréon et de très nombreuses autres œuvres en tous points du territoire.

Le street art est le fruit d’une logique plus spontanée et moins encadrée, mais  il tout aussi présent dans l’espace public. Des murs peints et graffés voulus par les municipalités et opérateurs énergétiques sont le signe d’une reconnaissance de formes expressives anciennement cantonnées à un seul statut illégal. Cette appréciation valorisée des arts urbains, qui se commandent parfois au même titre que les monuments publics, ne rend pas moins fortes et moins présentes les manifestations les plus libres, qu’il s’agisse d’un blaze apposé au marqueur sur un panneau, d’un graff rehaussant un mur sans grâce ou d’un collage se glissant dans un interstice de l’espace commun. Coloniser, mettre en couleur ou questionner, chaque street-artiste possède ses objectifs et une démarche qui lui est propre. C’est là que les colleuses et/ou colleurs de ronds interviennent, dans un processus généreux, mais aux intentions certainement pas gratuites.

Dans un orgue de barbarie, c’est la perforation du papier qui crée la note ; avec un rond blanc apposé dans le champ optique saturé, c’est un silence qui est offert. Mais voilà un silence bruyant, si éminent qu’il interroge la presse, les afficheurs et les passants. Puisque la loi établit la liberté d’annoncer sur des surfaces données, les ronds blancs choisissent de ne rien y programmer, ne rien y vendre et ne rien y promettre. Par-delà les intentions revendiquées, c’est l’impact visuel qui est en premier ordre au cœur de la réalité des ronds blancs. La seule existence de l’objet de papier vaut toute explication. Le collage masque parfois un morceau d’affiche et, peut-être loin de l’invisibiliser, la rend plus intrigante ou questionnable. Dans la plupart des cas le rond blanc n’est pas un geste contre, mais un acte de rupture dans un modèle où les informations sont si présentes que leur visibilité n’est pas certaine ; le rond blanc offre une pause et réoriente notre regard.

Cohabiter avec les ronds blancs, c’est accepter la fragilité, à rebours d’une marche du monde où la performance est élevée sur des pinacles. Fragilité de nos vies, de l’environnement dans lequel nous évoluons, d’une affiche ou d’un rond blanc qui peut connaître le recouvrement comme la déchirure. Fragilité enfin dans nos esprits, car le rond blanc nous réapprend la frustration, la surprise, l’incompréhension et parfois le ressentiment. Acceptons donc les ronds blancs pour leur essence fondamentale : un rempart contre l’indifférence à l’endroit de nos espaces de vie et de passage. C’est peut-être cela que l’on peut attendre de l’art dans les lieux publics.

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