Ma première venue dans la Vallée remonte à une dizaine d’années. La bulle d’Hans-Walter Müller venait d’être installée pour protéger Le plus gros savon du monde. Pierre Giquel était là, Fabrice Hyber aussi évidemment. La bulle a changé, le savon est décoffré et Fabrice a toujours ses utopies. Tout s’est mis en mouvement, mais rien n’a vraiment bougé. Celles et ceux qui ont été vivent encore dans le projet, celles et ceux qui sont encore là aussi. Rien n’a vraiment bougé car la Vallée était déjà là, prête à toutes les possibilités.

Il y a quelques jours, Laurent Le Bon du Centre Pompidou a parlé de land art à la française. L’expression m’a interpellé et je crois qu’elle a une part de justesse. Je m’étais surtout jusqu’à présent posé la question du paysage en le réduisant à sa principale dimension esthétique et végétale. La Vallée est ouverte et c’est comme si chacun·e prenait une part de l’esprit des lieux en y venant.

Ni foule ni esprit de consommation d’un lieu, le paysage est celui des gens qui en écrivent un usage et des animaux qui y vivent. On y rouvre une église, montre une toile, ménage les voisins, écoute les gens du cru et écrit une prose invisible à l’œil nu. Il n’y a pas d’objectivité dans le paysage, c’est ce que chaque personne dépose et reprend, ce que chaque arbre garde en sa sève.

Le plus gros savon du monde surplombe un creux de la Vallée. C’est celui qu’on laisse au bord de l’évier, avec ses cassures et ses tâches, mais dont on se sert au quotidien. C’est le savon qu’on aime pour son parfum, celui qu’on a rapporté de vacances ou qui nous rappelle l’école. On l’utilise avec soin pour en garder un peu pour plus tard. La Vallée est ouverte, les lieux fermeront et rouvriront, elle est de façon permanente un horizon fait d’hommes de bois, de moutons, de savon, de cormier, de loriots et d’imaginations.
Une poétique du paysage.


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