
Les jours passent et l’été s’installe. En disant cela, je ne parle pas des caprices insensés de la météo, mais de la façon avec laquelle la ville s’apprête. Sur la promenade, les cabines ont été alignées, mais, avec ma myopie, je les perçois comme une enfilade de wagons blancs. Le plongeoir était sur le point de tomber depuis la dernière tempête de mars, on l’a redressé. Tant pis pour « La Pise des côtes de la Manche », que j’imaginais afin de suppléer le surnom de « Monaco du Nord », qui tient d’un folklore aussi amusant que désuet. Un jour, quelqu’un a pensé à surnommer Coutances « La Tolède du Cotentin » pour une affiche des chemins de fer, si cela était un jeu, je me doute que j’occuperais mes journées à trouver des dénominations de cet ordre.
Voilà une année que j’observe, que j’arpente, oserais-je dire. Il y a longtemps que je ne paye plus le supplément-terrasse au café, je suis identifié. Je vis ici, j’ai des amis, des habitudes, des endroits où cueillir des fleurs de sureau et pas vraiment de certitudes. Je conçois mes plans à Granville, en Vendée, à Paris et pourquoi pas ailleurs. J’encaisse les critères de refus que je ne comprends pas pour des emplois presque promis et d’autres où je suis en concurrence, pour des bourses que j’estime sincèrement mériter et qui pourtant m’échappent. Je ne crie pas à l’injustice, je n’en suis guère convaincu, j’accepte une forme de précarité et une position d’attente qui est peut-être ce dont j’avais besoin. Je peux me contenter d’avoir repris des études, d’avoir écrit ce livre qui paraîtra bientôt et de nourrir des projets plus lointains.
Il y a quelques jours, j’ai fait semblant d’aller voir un match de football. Le stratagème, celui pour se persuader soi-même, était rodé : on s’installe pas loin de la télévision avec une jolie vue sur le port, on boit quelques verres et on s’intéresse un peu plus sérieusement quand il y a de l’ébullition dans les esprits. Ici, d’autres font semblant. Beaucoup ont cru que le marchand de faïence anglaise fermerait définitivement, l’affichette « à vendre » est tombée et personne n’a jugé utile de la remettre comme nul n’a pensé à y convertir certaines étiquettes des francs à l’euro. Peut-être donc fera-t-il mine d’être ouvert quelque temps encore, peut-être même pourrais-je y laisser une pièce de vingt francs reçue en pourboire il y a plusieurs années.
Parfois, c’est la ville qui fait semblant, on y pose des cabines comme on accroche des guirlandes à Noël et voilà que l’été est installé. On a mis du blanc sur les plots de la retenue d’eau de mer, suspendu des motifs de plastique pour décourager les goélands et replacé les pots colorés là d’où ils avaient été ôtés il y a huit mois. En réalité, il n’y a que des semblants et assez peu de mensonges. J’apprends à voir chaque jour pour ce qu’il est et c’est sans doute ce que j’ai compris de mieux depuis un an. Il s’agit de ne pas tout croire, mais au moins d’éprouver avec un regard neuf tous les matins. Il faut cependant se rendre à l’évidence, Pise n’est pas dans la baie du Mont-Saint-Michel et ma pièce de vingt francs restera dans son tiroir.
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