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Sur le harcèlement scolaire

Le sujet est une réalité complexe, à l’image finalement de la multitude des personnes touchées et des contextes que chacune a pu connaître. Parler du harcèlement scolaire a déjà été fait, pas assez néanmoins tant les lignes peinent à bouger et tant les témoignages criants de tristesse et de désespoir continuent d’être exprimés dans une forme d’impuissance générale. Pourquoi un billet sur ce blog, peut-être parce que je me sens comptable de ne pas avoir de diplôme, d’avoir seulement essayé de reprendre mes études, de me former à l’expérience du terrain, de ne pas savoir défendre mes intérêts dans le monde du travail… Peut-être surtout parce qu’il ne m’est plus possible de taire les choses, de faire comme si rien ne s’était passé et de marcher en bon soldat conforme quand bien même chaque personnalité a ses aspérités, ses souvenirs douloureux…

Écrire sur le sujet, tandis que le Ministère de l’éducation nationale lui donne une audience inédite, est prendre le risque de se dévoiler, un peu trop peut-être. En réalité, c’est poser les questions pour soi clairement ; et essentiellement, laisser un témoignage pouvant servir à autrui.

Dans mes souvenirs, le harcèlement scolaire a duré environ onze ans pour moi, à des intensités diverses mais souvent intenses. Si les raisons du harcèlement me sont parfaitement connues, ce sont principalement les aspects quotidiens qu’il faut souligner. Coups, insultes, solitude extrême, jeux appuyant sur les questions douloureuses, vol des lunettes en sachant que je ne vois rien à trente centimètres… Les souvenirs sont nombreux, souvent d’ailleurs je tente de les minimiser et d’établir ma culpabilité dans l’affaire, ce qui n’est assurément pas le questionnement le plus pertinent. Quelles ont été les émotions de l’enfant que j’étais par rapport à cela ? La détresse, les idées négatives, l’envie profonde d’être quelqu’un d’autre…

Pour échapper au harcèlement quotidien il y a eu deux solutions. La première a été le mutisme, cela n’a fait qu’aggraver les choses. La seconde a été le développement d’une sensibilité et d’une ouverture sur de nombreux sujets touchant à l’art, au fonctionnement du monde… Cette dernière option a été salvatrice mais elle n’a pas été sans conséquences. En effet, à partir du moment où la cause primitive du harcèlement disparaît, la réputation subsiste et est transmise de classes en classes, de l’école au collège, faisant avorter les espoirs et les amitiés possibles. L’ouverture vers l’art, l’Histoire… est donc devenue le sujet des railleries en complément des prétextes antérieurs. La mort a été une hypothèse, je ne peux le nier et il me coûte de le reconnaître. Les professeurs, les psychologues… n’ont pas mesuré l’ampleur du traumatisme. Il m’est impossible de leur en faire le reproche et je suis soulagé de voir que les lignes bougent enfin pour que les enfants et les témoins ne se taisent plus.

Aujourd’hui encore, j’en vis les conséquences. Et pour cause, si je suis armé sur le plan culturel, je ne le suis pas en ce qui concerne la défense de mes intérêts dans le monde du travail. J’ai conscience qu’affirmer cela n’est pas très vendeur quand on est au chômage. Il me semble pourtant que cette réalité doit être dite tant le harcèlement scolaire ne laisse aucune victime indemne même quand elle entre dans une vie d’adulte. A vingt-trois ans, j’aimerais tant passer à autre chose et vivre en ayant la pleine conscience que l’état d’agression permanent que j’ai connu est bien derrière moi.

La confiance en soi est la clé, mais je dois reconnaître que les réflexes de protection subsistent et que le silence est parfois la porte de sortie tant les souvenirs sont prégnants. Une promesse d’embauche non-honorée, une soirée avec trop de monde, une personne qui injurie vivement une autre… et c’est souvent le cœur qui se serre, comme si la traversée de l’enfance n’était pas tout à fait terminée, comme si je n’étais pas digne d’être écouté, apprécié ou accepté

Cela fait à peine un an que j’ai commencé à mesurer la portée réelle du harcèlement scolaire sur ma vie. Si les années passées ont laissé plus de questions que de réponses, parler est devenu nécessaire. Non forcément pour comprendre ou pour se rassurer, mais pour aider ceux qui peinent à s’en sortir. La parole se libère et c’est un réel soulagement de voir qu’elle est enfin audible. Oui, cela est rassurant mais il est terrible de constater que des centaines de milliers de personnes sont victimes et mettront du temps à passer à autre chose. De mon côté, j’aspire à ne plus avoir la crainte de mettre un pied devant l’autre. Je sais que cela sera difficile et qu’il me faudra accepter de composer avec des douleurs parfois vives encore.

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