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Propos culturels

Le motif de l’enfermement chez Jacqueline Salmon

Jacqueline Salmon est née à Lyon en 1943, elle vit désormais à Paris. Son œuvre photographique est marquée par sa ville d’origine mais rapidement elle travaillera sur l’ensemble du territoire national voire au-delà (en Égypte par exemple). Le lien entre photographie, architecture et philosophie est présent comme fil conducteur du fait de la formation de l’artiste. Chez Jacqueline Salmon, j’apprécie beaucoup la série Rimbaud parti (2004) qui consiste en un travail autour de la ferme familiale de Roche (Ardennes) qui a eu un rôle conséquent dans la production du poète, lequel s’y est isolé pour écrire Une saison en enfer par exemple. Avec Jean-Christophe Bailly en 2006, le regard de la photographe va être complété par celui de l’écrivain dans l’ouvrage portant le même nom que la série d’images. Ce travail est intéressant en ceci qu’il ne cherche pas à faire revivre Arthur Rimbaud, il va plutôt questionner les notions de silence ou de retrait dans une forme d’imprégnation suggestive et douce.

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Jacqueline Salmon, Rimbaud parti (10), 2004

Si les questions de carcéralité, d’isolement… font des apparitions régulières dans les différentes formes d’expressions artistiques, c’est beaucoup par les retours de personnes ayant vécu ces situations, des notes, des dessins griffonnés sur un carnet… Bien souvent, la photographie passe après, faisant un état des lieux post-abandon.

Chez Jacqueline Salmon j’ai envie de retenir deux séries qui traitent des sujets différents mais communs finalement sur le plan humain. Il s’agit de Clairvaux, punir, surveiller, pardonner et vivre (1993 – 1996) et Le hangar (2002).

Pour la première série, il convient de citer directement l’artiste : « Les photographies réalisées à Clairvaux, sont la figuration du destin des hommes qui y ont toujours été installés dans la réclusion. Qu’en est-il aujourd’hui du projet de rédemption des âmes, conduit par Saint-Bernard puis par des théoriciens de la prison tel Abel Blouet ? ». La référence à Bernard de Clairvaux n’est en aucun cas un hasard puisque la Maison centrale d’incarcération a été fondée là où le saint a créé au XIIe siècle celle qui deviendra la plus importante des abbayes cisterciennes. La prison de Clairvaux étant un lieu principalement consacré aux longues peines et à la perpétuité, la mise en rapport avec saint Bernard et le travail photographique est une production qui s’avère équilibrée sur les plans esthétiques et philosophiques qui se complètent et sont indissociables. La photographie justement va tendre à accentuer des détails du quotidien carcéral sans qu’une ligne d’horizon ne figure sans qu’une lumière directe soit trop présente. Les titres des photographies m’interrogent ; il y a Pardonner, Vivre, Surveiller… Pardonner sans présence dans l’image, vivre dans la promiscuité et l’insalubrité, surveiller mais sans vouloir se montrer malgré la faible distance. Ces titres nous laissent suggérer l’activité humaine dans le lieu, mais peut-on réellement parler de vie ?

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Jacqueline Salmon, Vivre, 1993-1996 (photographie avec autorisation de l’administration pénitentiaire)

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Jacqueline Salmon, Surveiller 2, 1993-1996 (photographie avec autorisation de l’administration pénitentiaire)

La seconde série dont j’ai envie de parler possède de nombreuses similitudes donc je n’irai pas dans la longueur. Le sujet est simplement le camp de réfugiés de Sangatte, lieu de déchirements, d’incertitudes et d’éphémérités. Là aussi le titre surprend mais il nous ramène à cette réalité du hangar comme lieu de vie contraire à sa vocation industrielle initiale. Mais parce que les vies ne font que passer et disparaître, Jacqueline Salmon photographie le lieu sans la présence des Hommes, comme si finalement ce hangar était un endroit trop porté sur la matérialité, les chiffres, la saturation… pour que les gens qui l’occupent soient vraiment humains.

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Jacqueline Salmon, Le hangar, 2001

Il y a cette notion de privation de liberté et sa traduction sous la forme d’une suppression du caractère affectif ou pensant des personnes. La solitude de Rimbaud à Roche est différente, elle ouvre le regard sur quelque chose, elle transcende la pensée. Mais il y a un point de convergence dans ces séries, c’est peut-être le côté esthétique. J’ai envie de penser à Angela Grauerholz qui va jouer avec le cibachrome en saturant les ombres, floutant les contours, patinant l’image… La photographe allemande que je viens de nommer, crée un cliché équilibré par ces petits aspects et pousse ainsi l’esprit à se concentrer sur l’essentiel. Même si chez Jacqueline Salmon l’image est plus fluide, la fin reste semblable puisque nous observons une forme de dépouillement dans les motifs, les couleurs… Parfois, Jacqueline Salmon va jouer sur le brouillard, d’autres fois sur l’obscurité ou encore l’excès de lumière. Qu’importe, tant que l’équilibre soit atteint pour capter l’attention et amener simplement et facilement le spectateur à se poser des questions.

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