
Il y a vingt ans, je pense que c’était le matin après être sorti du car scolaire. Je revois cet élève pas trop grand, les cheveux rasés à la tondeuse comme un certain nombre d’entre nous. Je crois qu’il était blond mais j’en doute un petit peu maintenant que j’y réfléchis. Il court. Machinalement il court, il va et il vient suivant une diagonale tracée par lui-même dans sa tête. Tout aussi machinalement qu’il court il crie « le pape est mort ! ». Inlassablement il crie, répète et rabâche que le pape est mort. Il y a le brouhaha de la cour entre ses quatre hauts murs, et ce garçon qui hurle qu’un vieil homme que l’on voit souvent à la télé vient de mourir.
Je rattache ce souvenir à la cour du collège, ce lieu sans grâce où quelqu’un a décidé un jour de poser deux grilles peintes en jaune pour y faire pousser du chèvrefeuille. Il y a du béton lavé et un escalier qui ondule vers les salles de musique, comme pour égayer on ne sait trop quoi. Tous les matins cet escalier c’est ma place. J’attends, je fais le dos rond il ne se passe rien d’intéressant. La file pour le CDI, l’autre pour la salle de permanence, et là, ce gamin qui vocifère par-dessus les piaillements des autres.
Habituellement je regarde le ciel, j’essaye de deviner les nuages qui arrivent par derrière la muraille. Quand il fait froid j’imagine que je vais voir la neige surgir par gros flocons depuis l’un des côtés. J’entends les insultes, mais elles aussi font partie du paysage. Je peux donc dire en effet qu’il ne se passe rien. Je me demande ce que je vais trouver pour, enfin, paraître intéressant.
— Tu veux faire quoi dans la vie ?
— Président de la République !
Quelle idée, ils l’ont prise au pied de la lettre. Pas certain que cela arrange mon cas. Alors je cherche un subterfuge comme penser à détourner la moquerie vers quelqu’un d’autre. Je me ravise rapidement. J’observe et j’attends, je m’amuse d’un rien, je scrute les arbres, je crois aussi qu’intérieurement je chante. J’apprends à regarder, à m’intéresser et sans doute à m’élever. Je crois que je suis curieux de ce rien quotidien, sans imaginer un salut ou je ne sais quoi.
Ce jour-là il y eût ce garçon et sa phrase martelée comme si elle devait être prophétique. Un homme venait de mourir, il était loin, il indifférait la plupart d’entre nous. Mais parce que ce garçon s’époumonait quelque chose a eu lieu.