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Fragments écrits - Journal

Les lunettes, la mer, le motoculteur

C’est un truc assez élémentaire : on change les verres et on voit mieux. Ce qui m’intéresse là c’est de voir loin. Cela paraît peu comme ça mais, pendant cinq ans, je n’ai pas bien vu de l’œil droit. Rien de bien dangereux, pourtant, lorsqu’il s’agit de scruter le lointain j’ai souvent envie que mon regard s’étire jusqu’à déterminer la forme exacte de l’horizon. Quand il y a de la brume, ou bien quand les contrastes sont très changeants, ce sont les sons et l’imagination qui font le reste. Et même quand tout est dégagé j’aime parfois laisser l’esprit vaquer à ses fantaisies. Ce matin-là – de toute manière, c’est toujours le matin que je remonte la rue Saint-Jean, bifurque rue des Plâtriers et regarde la mer – j’entends quelque chose. Il y a les vagues, bien sûr, les goélands, aussi, un volet qui claque, pourquoi pas, et un moteur qui semble haleter sur le plan d’eau. J’ai très exactement l’impression que quelqu’un passe un coup de motoculteur à la surface. Ce « quelqu’un » organise la mer, mais le ressac vient tout désorganiser aussitôt.

Je n’ai pas la nécessité de voir pour savoir, de façon tout à fait tangible, que je me fais des idées. Par convention avec moi-même, je décide que la pensée du motoculteur est ma vérité, qu’importe si un simple bateau broute un peu sur la route pour aller chercher des casiers.

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